Entre chair et matière

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Bleu Orange éditions à publié un ouvrage étonnant, véritable objet littéraire difficile à identifier !

Entre chair et matière est un recueil de 18 récits de voyages, illustrés par 40 photographies qui ne peuvent pas laisser indifférent. Ces images mêlent deux photographies, une concernant le vivant, l’autre l’inerte. 10 cartes postales finissent le recueil. Le tout est enveloppé dans une pièce de soie puis emballé dans un coffret de carton brut, percé d’un trou qui laisse entrevoir la soie.

Voici un extrait de cet ouvrage :

Il trouvait tout d’abord au fond des rivières, sous les pierres, de petites larves grassouillettes, certaines blanches d’autres jaunes. Il les extrayait de la protection tubulaire qu’elles avaient construit, agglutinant autour d’elles de petits éclats de roches et des brindilles. Les dragues, c’est ainsi qu’il les appelait, recevaient ensuite la piqûre de l’hameçon, juste sous les mandibules de leurs têtes noires. La pointe acérée progressait dans le corps pour le retraverser ensuite à l’autre extrémité. Un peu de chair, sous la forme d’une gelée informe jaunâtre, « purulait » de la blessure. L’enfant projetait alors l’appât dans les eaux, promesse mortelle pour vairons.

Il n’y avait pas à attendre bien longtemps avant de sentir frétiller un glouton au bout de la ligne. Bien que ses doigts furent assez agiles, parfois, pour enlever l’hameçon, il arrachait un bout de lèvre, un peu de joue, un morceau de gorge. Il jetait ensuite sa prise dans un panier plastique imitant l’osier et dont le fond était tapissé de fougères fraîchement coupées.

- Ça ne te fait rien de tuer un poisson, s’étonnait sa mère ?

La réponse venait teintée d’étonnement :

- Non…

Quelle drôle de question, ça devrait me faire quoi ? J’aime pêcher, j’aime être dans la nature, le bruit de l’eau qui court sur son lit de roches et l’odeur de la menthe sauvage qui se dégage quand mes pieds la foulent. J’aime, du bord de la rivière, repérer les coins propices, lancer l’appât et ferrer le vairon trop gourmand. J’aime également les manger, croustillants, enfarinés puis frits dans une noix de beurre salé. Non, que devait-il ressentir d’autre à capturer un poisson qui gigote et ne se manifeste par aucun cri ?

Il se mit ensuite à pêcher la truite, loisir bien plus sportif, plus exigeant en patience et en ruse.

Il apprit à lire un ruisseau, à interpréter les courants, anticiper la progression de l’appât, à remonter jusqu’à la source.

Il grandit, devint adulte, puis père.

Il tua beaucoup.

Il tua beaucoup, jusqu’au jour où de pénibles maux de tête vinrent systématiquement gâcher chaque partie. Le phénomène se produisit de plus en plus tôt, d’abord quand il ôtait la vie de ses prises, puis quand il jetait sa ligne pour la première fois de la sortie, ensuite au moment où il approchait du ruisseau pour enfin se déclarer à l’instant précis où il décidait de préparer le matériel… Le mal lui aussi remontait à la source, jusqu’à atteindre l’intention même de se mettre en route pour aller pêcher !

Mais le plaisir de la pêche restait encore le plus fort, jusqu’à ce jour à jamais inoubliable. Il abordait un gouffre superbe où venait se déverser une énergique cascade. De la lumière arrivait jusque-là malgré le feuillage fourni des arbres bordant la rivière. Elle avait d’ailleurs tiré profit de leur présence pour se charger en teintes chaleureuses jaunes et vertes, ce qui se mariait à merveille avec le chant de l’eau et son bouillonnement. Une magnifique truite fario se prit à l’hameçon. Elle livra un passionnant combat, plein d’espoir, plein de peur aussi, une bataille acharnée, dont la victoire serait récompensée par la vie. Elle perdit cependant la partie. L’homme la prit dans ses mains, une de ses plus belles prises, aux couleurs éclatantes, avec des taches aux nuances orangées sur une peau argentée et sombre au niveau du dos.

Mais il lui fut impossible de la tuer. Le souffle suspendu, il venait de comprendre la question de sa mère. Il était devenu capable d’entendre la souffrance de la truite, son cri muet et effrayé. A chaque fois que la truite se débattait pour fuir, à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche pour trouver de quoi respirer, il entendait son cri muet. Il pouvait ressentir l’oppression, l’étouffement, comme si de la terre remplissait peu à peu sa bouche puis sa gorge. Comme les truites prises jusque-là, il ressentait le besoin de vomir cette terre envahissante qui, à chacun de ses soubresauts, la rapprochait de la mort. Il avait désormais une réponse à donner à sa mère : oui, ça me fait quelque chose, et ça fait que je ne peux plus pêcher, je ne veux plus tuer. Il décrocha le poisson avec la plus grande délicatesse possible, ne blessant que légèrement la lèvre, et il le remit à l’eau. En le regardant partir sans précipitation, dans la noblesse de son ondulation, il sut que son geste était juste et connu un immense bonheur, débarrassé d’une forme de tyrannie, celle de son corps réclamant le plaisir de la pêche. Il n’était plus lourd, le contact avec les pierres du ruisseau n’était plus douloureux. L’envie de se baigner, de s’immerger complètement dans l’eau glacée se fit forte. Il y céda avec délice, tout étonné de ne pas souffrir de la morsure du froid. Il était simplement heureux comme avait dû l’être la truite en se retrouvant libre dans son lieu de vie.

Il leva les yeux au ciel en souriant.

Il ne voulait plus, à jamais, entendre le cri du poisson.

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